La recherche d’un décloisonnement
Nous avons toujours ressenti un dilemme de fond vis-à-vis de l’art du mime : nous voyons le mime partout dans la vie – que ce soit dans la durée d’un regard, dans le moment de passer d’un geste à un autre, dans le parcours physique d’une intention ou encore dans l’articulation des relations humaines – et en même temps, nous ne considérons pas le mime comme un art autonome, se suffisant à lui-même. Il y a une dizaine d’années, notre compagnie de théâtre est donc née du désir d’incorporer ce puissant travail corporel à un autre désir : celui de bâtir un théâtre choral, dessiné, engagé, en explorant toutes les possibilités d’écriture qui redonnent à l’acteur une place centrale sur un plateau.
La compagnie Troisième génération est ainsi devenue une école en soi, un lieu où chercher ensemble une propre façon de faire, et ce, à partir d’un langage à redéfinir sans cesse. Dans cette indétermination formelle, des questions esthétiques passionnantes se sont levées puisqu’il s’agissait d’interroger les limites frontalières entre les genres. En ce qui concerne le mime, nous avons essayé de le réhabiliter en lien avec l’observation du monde et du réel. Le penser non pas comme un « à côté » poétique, métaphorique ou symbolique, mais avec envergure : qu’il puisse se révéler par des moteurs sensibles de jeu, psycho-physiques, et non seulement visuels, musicaux ou archétypaux. Nos investigations, qu’elles aient été dans la transmission ou dans les créations, nous ont mené à déployer le mime là où il n’y est a priori pas. Ou bien parfois, avec le plus grand minimalisme, comme le fait d’investir des textes pour en réduire la dramaturgie gestuelle à une stricte « nécessité », qui ne soit surtout pas détachée du reste. Nous nous sommes ainsi volontairement détachés de l’esthétique spécifique du mime pour utiliser la force de celui-ci, en tant que simple technique de jeu, presque à la manière d’un « révélateur photographique » qui permettrait de rendre visible ce qui peut échapper à l’œil dans la vie quotidienne.
Penser avec le cinéma est venu d’une façon très organique. Il ne s’agit pas ici d’une allusion au cinéma muet, par lequel on pourrait associer le mime corporel dramatique (tous deux nés au début du xxe siècle), mais nous faisons référence au cinéma d’une façon générale. Ce lien s’est aussi construit à partir de nos expériences professionnelles sur des tournages, et s’est progressivement inscrit dans notre façon d’enseigner. À titre d’exemple, nous proposons régulièrement de travailler à partir de didascalies extraites de scénario de films, pour la simple raison que nous y voyons du mime. C’est, avant tout, par la notion de « focus » que nous avons tissé nos premières coutures entre ces deux médiums. La technique du mime, en immobilisant tout sauf ce qui bouge, permet de dévoiler une chose à la fois, et nous nous sommes pris à imaginer qu’il puisse conduire l’œil du spectateur comme le ferait un montage, ou les découpages de plans au cinéma.
La vie automatique (2019), notre précédent spectacle, suivait l’errance d’un acteur de cinéma qui renonce à maîtriser le cours des choses. Pour articuler son histoire et ses déplacements – par inertie, le protagoniste allait en effet arriver jusqu’au Japon – nous avions cherché une façon de faire glisser les personnages sur le sol, comme s’ils ne marchaient pas volontairement, mais plutôt comme s’ils étaient déplacés. La comparaison au travelling avait été alors nettement soulevée, puisque l’idée était de donner au spectateur l’impression de tourner autour de lui, plus que celle de vouloir faire avancer notre personnage.
Plus tard, après avoir travaillé avec des étudiants-dessinateurs de film d’animations, nous avons pensé à nous pencher également sur la bande-dessinée. Ce rapprochement était lui aussi évident à nos yeux, tant pour son procédé d’écriture et de séquençage – c’est un art qui, comme le mime, décompose le mouvement – tant parce que le dessin cristallise la physicité des personnages, que l’approche gestuelle permet elle aussi de condenser.
En 2021, nous avons expérimenté, plateau nu et sans autre artifice que le langage corporel, une écriture gestuelle qui puisse être guidée par le prisme du montage. Ce projet de recherche s’est attaché à extraire certains principes de scènes issues de films et de bandes-dessinées, pour ensuite tenter de les transposer au corps des acteurs-mimes. À titre d’exemple, l’élasticité du temps, la fragmentation des moments entre eux et leur entrelacement, la non-synchronicité entre l’énoncé visuel et l’énoncé narratif ont pu être l’objet de nos transpositions à la scène.
L’envie était celle de renouveler et d’enrichir, par des liens extérieurs, le potentiel d’écriture propre aux arts du mime et du geste et tenter d’en proposer une forme théâtrale contemporaine.

